DISCRIMINATION DES PERSONNES SANS ENFANT : LES HADITHS EN QUESTION

Voici deux versions d’un hadith(propos attribués au Prophete) qui circulent abondamment sur des sites internet. Ils sont cités en réponse à des questions sur le mariage ou sur les inquiétudes face à un conjoint ne souhaitant pas d’enfant ou peu d’enfants.

« Épousez la femme affectueuse et prolifique, car je veux que vous surpassiez les autres nations en nombre le jour du jugement dernier. » (Ahmed et Ibn Habbane)

Le Compagnon Maâkal Ibn Yassar a relaté qu’un homme a dit au Prophète (SW) : « J’ai trouvé une femme noble et de hauts rangs, mais elle est stérile, est-ce que je l’épouse ? » Le Prophète (SW) le lui a interdit, puis il est revenu le voir une deuxième fois et il le lui a interdit. À la troisième fois le Prophète (SW), le lui a interdit et a dit : « Épousez la femme affectueuse et prolifique, car je veux que vous surpassiez les autres nations en nombre le jour du jugement dernier. » (Ahmed et Ibn Habbane)

Pour se conformer aux dires du Prophète Mohammed de nombreux musulmans et musulmanes se donnent pour mission d’enfanter le plus possible. Or, ce hadith engendre de nombreux problèmes lorsqu’on ne peut pas ou ne veut pas procréer. Ce hadith n’est nullement extrait du Coran et pourtant des musulmans et des musulmanes se conduisent comme s’il s’agissait d’un commandement divin.

Pour comprendre les raisons de telles attitudes, il faut commencer par définir le hadith et expliquer sa place dans la vie des musulmans.

Qu’est-ce qu’un hadith?

Un hadith (ahadith au pluriel) représente les paroles et les faits et gestes du Prophète. Selon des croyances, ils auraient commencé à être écrits du vivant du Messager Mohammed avec son autorisation. Les ahadith ont une place centrale dans la vie des musulmans parce qu’ils donnent des indications importantes sur des pratiques dont les détails ne figurent pas dans le Coran. Ainsi, les mouvements de la prière à réaliser plusieurs fois dans la journée ne sont pas renseignés ; le hadith, les paroles et les agissements du prophète ont ainsi assuré les explications et la méthode à suivre.

L’importance des ahadith explique l’apparition de faux[1] afin d’assoir une légitimité politique, exciter la ferveur religieuse chez des fidèles par exemple. Pour certains historiens, ces faux hadiths sont apparus dès le vivant du Prophète et pour d’autres après sa mort. Néanmoins, ces falsifications ont donné naissance à des méthodes d’authentification des récits tenus par le Prophète ou ses compagnons. Ces méthodes incluaient la vérification des chaines de transmission des récits.

En dépit de ces précautions, dès le 18émésiècle des voix ont commencé à s’élever pour demander une révision des corpus de ahadith contenant encore, d’après ces personnes, des récits inauthentiques. Au 21siècle, des historiens comme Ingrid Mateson[2] réclament aussi des révisions : elle soutient que des ahadith souffrent de mauvaises interprétations servant les intérêts et les visions misogynes de certains théologiens.

Ainsi des ahadith mal interprétés ou fabriqués continuent de circuler aujourd’hui.

Les contradictions dans ce hadith

Le hadith ci-dessus dans ces deux versions pose problème, d’abord par ce qu’il exclut du contrat du mariage des femmes, des femmes stériles. Si ce hadith est authentique, il répond à une question posée par un homme, on peut donc imaginer en suivant l’équité coranique que la réponse se conjugue aussi au masculin. Autrement dit serait exclue au contrat de mariage toute personne stérile. Nous sommes donc face à une forme de discrimination.

Ensuite, ce hadith entrerait en totale contradiction avec les agissements du Prophète. J’ai expliqué dans un précédent article que le prophète avait lui-même épousé des femmes sans enfant en secondes noces. C’est-à-dire qu’il savait en les épousant qu’elles ne pouvaient potentiellement pas avoir d’enfant.

La quantité plutôt que la qualité?

Enfin, la deuxième partie du hadith (je veux que vous surpassiez les autres nations en nombre) interpelle. Si l’on croit en l’authenticité de ce hadith on doit s’interroger sur son contexte.

Les adeptes de l’islam du vivant du Prophète ne sont pas nombreux. Dès les premières conversions, les premiers migrants trouvant refuge en Abyssinie (l’Éthiopie actuelle) ne seraient qu’une petite dizaine. Leur nombre augmente après leur installation à Médine.

La propagation de l’islam n’opère que des années après la mort du Prophète et après l’expansion territoriale commencée par les premiers califes. En effet, malgré leur domination territoriale les premiers musulmans restent minoritaires.

En d’autres termes ce hadith, s’il est totalement authentique s’adresse à une communauté petite en nombre, laquelle pouvait saisir les raisons d’une telle injonction.

Aujourd’hui, le nombre d’adeptes de l’islam et de personnes qui se réclament de cette tradition place cette religion en deuxième position dans le monde. Les musulmans bien qu’en minorité dans certaines parties du monde ne sont pas en infériorité numérique.

Avec ce hadith reçu comme une consigne divine des hommes et des femmes s’imaginent ne pas remplir leur rôle de musulman s’ils ne procréent pas. Nous sommes donc tenus d’examiner ou réexaminer l’authenticité de ce hadith et d’autres du même acabit. Des ahadith ne devraient en aucun cas provoquer de la discrimination et être la source de complications de santé mentale.


© Crédit Photo Pexels – Abene Sebei


[1] Shabbir Mohammad, The Authority and Authenticity of Hadith as a Source of Islamic law,Kitab Bhavan,1982

[2] Can Muslims escape Misogyny? The Deen Institute Conference Sunday 26 January 2014

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